La bise siffle à ma fenêtre,
Il est nuit ; d'un bon feu de hêtre
Mes pénates sont égayés ;
Dans mon fauteuil je me prélasse,
Au foyer mon chien prend sa place
Et se couche en rond à mes pieds.

Voici papier, plume, écritoire,
J'entends chanter dans la bouilloire
L'eau que le thé va parfumer.
Qu'on est bien dans ma solitude !
L'heure de loisir et d'étude
Invite nia muse à rimer.

Rimons donc : - Fumant, hors d'haleine,
Un pauvre lapin dans là plaine
Fuyait, par deux chiens poursuivi;
Un camarade à sa rencontré,
Au bord d'un terrier, se montré
Et lui dit : « Pourquoi fuir ainsi ?

— Pourquoi je fuis ? hélas ! regarde,
Deux lévriers, dont Dieu, te garde!
Me suivent depuis le grand bois.
— Deux lévriers !... La peur t'abuse,
Mais le péril est ton excuse,
Ce sont deux bassets que je vois.

— Eux bassets ! Eh ! comme mon père,
Je les ai vus de près, j'espère,
Et ce ne sont pas les premiers.
— Frère, ton peu d'esprit m'étonne ;
Mais, grâce à Dieu, ma vue est bonne;
Et bassets sont bien les limiers.

— Non, lévriers, — Bassets, te dis-je. »
Entre nos gens ce beau litige
Par malheur dura trop longtemps :
Les chiens n'ont pas perdu la piste,
Et, survenant à l'improviste,
Étranglent les deux contestants.

Sitôt qu'un danger nous menace,
Que tout dissentiment s'efface,
Agissons, ne disputons pas :
Quand Brennus était à ses portes,
Rome armait toutes ses cohortes
Et faisait trêve aux vains débats.

Livre VI, Fable 5, 1856