Le Roi et le Mendiant Louis Auguste Bourguin (1800 - 1880)

Je lisais ce matin qu'un monarque d'Asie
Voulut un jour faire un heureux.
C'était par pure fantaisie,
Car là surtout les rois sont rois pour eux.
Sur le seuil du palais, à genoux sur les dalles,
Se tenait d'ordinaire un pauvre, jeune encor ;
Le roi le fait venir, et de ses mains royales
Il lui compte cent écus d'or.
Ne sachant trop s'il veille ou s'il dort, le pauvre homme
Fait presque des façons pour empocher la somme ;
Et la cour riait aux éclats.
De sa miné effarée et de sou embarras.
Enfin congédié, joyeux,: comme on peut croire,
Lé drôle n'alla pas; nouveau sire Grégoire,
Enfouir tout d'un temps, dans sa cave, à minuit,
Son or, et sa gaîté, trésor plus Véritable ;
Moins sage encor, le jeu, la débauche, la table,
Au même état qu'avant l'eurent bientôt réduit ;
Et, quelques mois après, on vit le misérable
Revenir mendier aux portes du palais.
« Voilà donc, dit le roi, le fruit de mes bienfaits !
— Pouviez-vous de vos dons attendre un autre usage,
Sire ? lui répondit un sage.
(Il parait qu'en Asie on a vu quelquefois
Des sages à la cour des rois.)
Votre or a de ce pauvre, excusez ma franchise,
Augmenté les défauts, loin de l'en Corriger.
Plus avant dans le vice il a pu se plonger;
Ce n'est pas la fainéantise,
C'est le travail, ô roi, qu'il faut encourager. »

Livre III, Fable 21, 1856