Le Roi, l'Oracle et les Courtisans Jacques Cazotte (1719 - 1792)

Heureux qui n'a regret sur le passé !
Ne crions pas quand le présent s'envole ;
Plus d'un de nous en est embarrassé.
Je suis de ceux que l'avenir console;
Mais je l'attends , et fuirais le miroir
Dans lequel on le ferait voir.
Un Roi, déjà sur le déclin de l'âge ,
Sans être devenu plus sage,
Alla , sur ses destins, consulter Apollon.
Voici l'oracle tout du long :
A grand regret tu l'auras bue ,
Celle qui doit causer ta mort.
D'un bras que toi seul as fait fort,
Eloigne la tête chenue.
A cette réponse ambiguë,
On peut juger si le Roi fut pensif.
Un prince à deviner vainement s'évertue ;
Un courtisan a l'esprit bien plus vif.
Sire, Apollon vous fait une morale,
Et je vois clair à travers le dédale
De son oracle captieux.
Pourquoi , sortant de votre empire ,
Venir au loin vous faire dire
Ce qui nous. crève » tous les yeux ?
Votre échanson vous empoisonne,
Et la liqueur qu'il mixtionne,
Que vous buvez avec plaisir,
Tôt ou tard vous fera mourir.
Vos dons l'ont fait puissant, on vous en réprimande.
Eloignez-le de vous, le Dieu vous le commande ;
L'avis ne peut vous égarer.
Le zèle est le rayon qui vient de m'éclairer...
Ce discours au Roi faisait faire
Quelque peu de réflexion.
Quoiqu'amateur de bonne chère,
Surtout des vins. de l'échanson,
Il avait déjà dans sa tête,
A quelques mots près, modelé
L'ordre qui fait un exilé.
Un autre avis, soudain, détourne la tempête.
Apollon vous parle assez net,
Et ce qu'il vous annonce, sire,
Sans être homme de cabinet,
Je croirais pouvoir vous le dire.
Ne craignez pas d'autre assassin
Qu'un quiproquo de médecin :
Le vôtre ne-sait pas grand chose ;
Il pourra vous donner quelque funeste dose ;
En conseiller d'état nous le voyons masqué.
Vous l'honorez de trop de confiance ;
Cela donne de l'importance.
Renvoyez au plus tôt ce courtisan manqué.
Apollon , qui vous le conseille,
Vient de me le dire à l'oreille,
Et nous serons tranquillisés
Sur les périls où vous vous exposez.
Nouveau sens à la prophétie ;
Nouvel embarras pour le roi ;
Chacun devient, dans cet effroi,
Pour lui, l'objet qu'indique la pythie.
En revenant à son palais ,
Il côtoyoit des eaux qu'il tira d'un marais,
Pour en faire un bras de rivière ;
Contre ses ennemis, c'étoit une barrière.
Sa haquenée , en rasant trop le bord,
Tombe dedans ; il se noie ; il est mort.
Il craignait l'eau ; lui proposer d'en boire,
C'était lui conseiller de passer l'onde noire;
A peine il voulait s'y baigner.
On voit si, la buvant, il dut bien rechigner.
Le bras qu 'il falloit fuir en cette conjoncture f
La tête enfin qu'il falloit éloigner,
Sont la rivière et la monture
Qu'Apollon voulait désigner.
Diseuses de bonne aventure ,
Je vous en veux bien, je le jure.

Fable 18