Le Roitelet Ivan Krylov (1768 - 1844)

Un roitelet écervelé
Sur un rivage, un jour, accourt tout essoufflé,
Et, devant la foule, il proclame
Qu'il mettra l'Océan en flamme !
Vous jugez si partout le bruit s’en répandit !
Par le subit effet d'une terreur commune,
Au fond des eaux on entendit
S'agiter bruyamment les sujets de Neptune.
Du fond des bois, du haut des airs,
S'empressent d'accourir mille animaux divers,
Pour guetter si la mer, à sa voix allumée,
Va, comme il l’a prédit, s’en aller en fumée.
Maint viveur, la cuiller en main,
Des que le premier bruit en vint à son oreille,
Pour manger une oukha ! pareille
Se hâta tout d’abord de se métier en chemin.
Dans ces festins qu’avec mystère
Un fournisseur très libéral
Prodigue aux gens du ministère,
On n’aurait point trouvé si séduisant régal.
On se presse, on s'écrase, et chacun voit d’avance
Le prodige effrayant qu'il attend en silence.
Déj) sur l’Océan sont fixés tous les yeux.
« Il brûlera, dit l'un, car voilà qu'il bouillonne !
— Mais, dit un autre, il fait bien mieux,
Il est en feu, Dieu me pardonne ! »
A vrai dire, nos gens s’abusaient en tout point ;
La mer ne bouillait guère et ne s‘allumait point.
Comment tout finit-il ? L'histoire nous raconte
Que le roitelet, tout confus ,
Courut chez lui cacher sa honte.
La mer ne brûla point, et l'on n’en parla plus.

Je dirai, sans avoir ici personne en rue,
Qu’en toute affaire on a grand tort
De se vanter, si, tout d’abord,
On n’en a point prévu l'issue.

Livre II, fable 3


Note de l'auteur : Une oukha est une soupe de poisson très populaire en Russie.