Le Rat d'Église Jacques Cazotte (1719 - 1792)

Un rat vivait dans une église.
Pour un quidam mortifié ,
C'eût été la terre promise j
Lui s'y trouvait humilié
De n'avoir pas tout à sa guise
Quoiqu'il jouît de la franchise
Du terrain privilégié,
A l'abri de toute surprise :
Ne craignant ni pièges , ni chats,
Ni la terrible mort-aux-rats.
Dans le fait, il vivait là comme
On peut bien vivre, à peu de frais.
Le sacristain était bonhomme,
Et n'y regardant pas de près,
Occupé de toute autre affaire,
De l'entretien et du salaire,
Laissant dîmer sans faire bruit,
Sur la cire et le pain-bénit,
Et quelque peu sur le bréviaire.
Alors qu'un Rat le raccourcit,
Un prélat pourrait bien le faire ;
C'est là le droit de l'ordinaire.
Le Rat avait le nécessaire;
Mais, comme disaient nos aveux.
La convoitise a de grands yeux.
Lui, qui manquait de modestie,
Dédaignait fort, dans sa hauteur,
Les bribes de la sacristie.
Souvent, dans sa mauvaise humeur,
On entend le petit impie,
Qui se dépite, qui s'écrie:
Trop heureux les rats familiers
Des cuisines et des greniers!
Cessez votre plainte importune,
Vous trouverez votre fortune,
Pauvre petit ambitieux!
Un mur de votre voisinage,
Mitoyen de votre hermitage,
Se lézarde et livre passage ;
Le poids du grain fit le dommage,
Vous vous régalerez au mieux.
Ici l'abondance est complète,
On ne rogne pas , on banquette
On trouve ce que l'on souhaite.
Livrez-vous à vos appétits ,
Mais gardez-vous de la chouette;
Je la vois là-haut qui vous guette,
Pour vous livrer à ses petits.
Lorsque le besoin nous assiège,
Force nous est d'en arrêter les cris.
Apaisons-les : on ne vit qu'à ce prix.
Si notre état, alors, nous expose an mépris ,
Songeons qu'un plus brillant pourrait bien être un piège.
Des gens que je vois y sont pris.

Fable 46