Jupiter et la Mouche Gilles Corrozet (1510 - 1568)

Demander à Dieu chose juste


Priere et requeste
A Dieu presentee,
S’elle n’est honneste,
N’est point acceptée.


La Mouche a miel, pour fatre sacrifices
Aux sustes Dieux de leurs grandz benefices,
A Jupiter, le plus grand dieu du ciel,
Feit ung present du meilleur de son miel :
Dont luy, joyeulx de telle oblation,
Luy octroya que la petition
Qu’elle feroit luy seroit accordée
Tout aussi tost que seroit demandée.
La Mouche donc, sa priere fatsant,
De maulyais cueur ainsi luy va disant:
« Tres puissant Dieu, concede a ton ancelle
Et luy permeciz que cestuy la ou celle
Qui me prendra mon miel furtivement
De mon picquant sott attainct vivement, -
Et, 4 Pinstant qwil souffrira picqueure,
Il tumbe mort sans qu’aulcun le secueure. »
Lors Jupiter, doubteux de loraison,
Luy respondit : « Ce n’est pas la raison,
Mais je permectz et le veulx en ce poinct
Que, si quelqu’ung de ta picqueure est poingt
Et il advient que l’aiguillon demeure
Dedans sa chair, il fault lors que tu meure.
En l'aiguillon consistera ta vie
De qui tu as de poingdre tant d’envie:
C’est ton loyer, car quit prie ou soubhaicte
Qu’a son prochain mort ou perte soit fatcte,
Le mal requis ( ainsi qu'il est bien juste)
Tumbe dessus le suppliant injuste. »
Fable 89


Titre original : De Jupiter et de la Mouche

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