L'Adolescent et l'Hirondelle Gilles Corrozet (1510 - 1568)

Considérer le temps


Ce qui n’est point faict en temps deu
Ne peult trop longuement durer :
Le fruict esperé est perdu,
Et puis aprés fault endurer.


Ung jeune filz vivant en ses delices
Avoit ses biens despendus follement,
Et consumé ses estatz et offices
Tant qu'il n'avoit plus quwung seul vestement.
Voyant ung jour voller legierement
Une Arondelle annongant, ce luy semble,
L'esté prochain, nompas l'hyver qui tremble,
Au plus offrant sa robbe en vente a mise,
Et demoura tout nud en sa chemise.
Contreel’espoir arriva la froidure,
L’hyver survint avec gelée et glace :
L’Adolescent extreme froid endure,
Le vent le fiert, la neige le menasse,
Et apperçoit l’Aronde qui trespasse
Pour le grand froid et douloureux martire.
Et, la voyant, luy commenca a dire:
« O faulx oyseau, sy de toy je me duetlz,
C’est bien raison, car tu nous perdz tous deux.»
Tout ce qui nest faict en temps et satson
Trop lentement ou trop hastivement,
Sans mesurer a Paulne de raison,
Le repentir le suyt soubdainement.
En son faict fault avoir bon jugement,
Ne se reigler soubz personne inconstante,
Mais se reigler soubz personne scavante,
Qui bien du mal et droict du faulx discerne.
Saige est celluy qui ainsi se gouverne.
Fable 90


Titre original : De l'Adolescent et de l'Arondelle

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