Blanvoinet , le meunier tenait de la volaille .
Il se disait souvent en recueillant ses œufs :
« Dans un moulin, ma foi! des poules c'est fameux;
Ça se nourrit tout seul , et pourtant ça travaille . »
Tout seul , n'en croyez rien , car il faisait servir
Un plat de son mouillé chaque jour aux pondeuses ;
Le surplus , il est vrai , se devait obtenir
Par le mode plus long de recherches nombreuses ,
Mais presque toujours fructueuses .
Les sacs qu'on déchargeait laissaient souvent courir
Du grain par quelque trou ; puis quelle riche aubaine
Dans ce que , trois fois par semaine ,
Le balai , de partout , amenait au fumier !
De ce tas plantureux s'éloignait peu la bande :
C'était pour le jour son quartier.
A toute heure, en tout temps, fouille petite ou grande ,
Là lui payait sa peine. Ajoutez qu'un gros chien
Lui conservait la place en fidèle gardien .
Lorsque les poules efflanquées
De la pauvre mère Martin
S'y faufilaient , bientôt vivement attaquées ,
Elles fuyaient la dent du vigilant doguin .
Celles du faiseur de farine
Menaient donc bonne vie ; et , maintes fois pourtant ,
Du sort elles se plaignaient tant
Qu'on eût bien pu les croire en proie à la famine.
Certain soir qu'il pleuvait et que l'air était froid ,
En groupe sous l'abri du toit ,
Tout contre la maison, les plumes hérissées ,
Elles se faisaient part de moroses pensées .
« Ah ! disait l'une , il aurait été bon
Par un tel temps , d'avoir deux fois du son.
- Du son ! » grognait une autre « affreuse nourriture !
A nos sœurs du château l'on jette constamment ,
Comme nous le voyons , belle avoine et froment;
Sont- elles d'une autre nature ?
Non ! s'écria le coq , et je pense vraiment
Qu'en nous traitant moins bien on nous fait une injure.
Hé ! glapit une vieille, on ne peut pourtant pas
Dire qu'ici le grain est rare.
Oui , c'est hideux d'être si fort avare ! >>>
Exclama la plus jeune . « Osons tout , c'est le cas !
Vite au blé du moulin ! faisons-y brèche large ;
Et s'il nous faut sortir, revenons à la charge .
Fouiller toujours pour vivre est un trop vil métier !
- Paix ! repartit une cochinchinoise,
Récent cadeau fait au meunier
Par une pratique courtoise .
Paix ! ou montrez moins de légèreté. »
Sa haute taille et sa grave prestance
Donnaient à sa parole assez d'autorité.
Elle reprit : « Je trouve , en conscience ,
Qu'on n'est point du tout mal ici .
Le gîte d'où je viens ne vaut pas celui-ci .
Et tenez , ces pauvres diablesses
Que je vois constamment errer sur le chemin
N'ont ni fumier, ni cour ; et , quant à des largesses ,
Pas même des miettes de pain .
Qu'on crie alors, c'est bien; mais nous, c'est autre chose .
- Soit, » répliqua le coq ; « oui, nous n'avons pas faim .
Mais cependant voyons, critiquons-nous sans cause ? ...
Hum! peut- être ; en tout cas nous crions bien trop fort. »
La troupe ne dit mot , et , s'avouant son tort ,
Se mit à se gratter, passe-temps qui sait plaire
Aux poules quand il pleut et que l'eau court par terre.
Tel qui lorgne chez Paul et se plaint de son sort,
En serait plus content s'il regardait chez Pierre.