Le Cheval et l'Âne Antoine Carteret (1813 - 1889)

Un vieux cheval doyen de son village ,
Dans son étable avait pour compagnon
Un âne qui , par son grand âge ,
Se trouvait le Nestor des ânes du canton .
Nés tous les deux la même année
Ils avaient bien ensemble à peu près soixante ans ;
Et vingt-cinq fois déjà , l'herbe courte et fanée
S'était changée en fleurs au souffle du printemps ,
Depuis que côte à côte ils traversaient la vie.
Ils étaient loin d'avoir joui toujours
D'une existence à faire envie ;
Mais contre leurs ennuis , un très -puissant secours
S'était trouvé pour eux , dans un constant échange
De procédés bons et loyaux .
Ils mettaient en commun, sans tricher, biens et maux.
S'ils devaient, pour les foins, les blés ou la vendange,
Au même chariot tirer,
On ne voyait jamais l'un vouloir transférer
A l'autre quelque peu sa quote-part de peine ;
Et lorsque l'un des deux reprenait son haleine ,
L'autre pour quelque temps du double s'allongeait.
Celui qui pouvait faire une rencontre heureuse :
Le sac d'avoine ouvert , une herbe savoureuse ,
Un cep à dépouiller, sans chagrin partageait.
Si l'un des deux, par le fouet ou la trique ,
Avait à supporter quelque correction ,
Son collègue versait , par un mot sympathique ,
Dans son esprit mélancolique
Un peu de consolation.
Et lorsque la rossée, et plus large et plus dense,
Embrassait leurs deux cuirs en commun fustigés ,
Ensemble maudissant leur maître et l'existence
Ils se trouvaient par là tous les deux soulagés.
S'ils avaient dans l'étable un moment d'allégresse ,
Cette gaîté bien souvent s'épanchait
Par quelque aimable et naïve caresse .
Tantôt de son voisin le grison s'approchait ,
Et mutuellement ils se frottaient les côtes ;
Tantôt , favorisé par ses jambes plus hautes ,
A son ami , le cheval gentiment ,
En allongeant son cou mordillait les oreilles ,
Puis faisait retentir un clair hennissement
Auquel répondait largement
L'âne qui de sa voix déployait les merveilles .
Le maître, homme assez dur, exigeait grands travaux ;
Mais ses deux serviteurs , par leur commerce affable ,
S'étaient rendu la vie, en somme , tolérable .
Toutefois ici s'ouvre une liste de maux.
L'âne à chaque marché dans la ville voisine ,
Portait sur un double panier,
Sa maîtresse , une vieille à longue et sèche mine.
A la rampe de fer de certain escalier
On l'attachait ; il faisait pied de grue.
Cela durait souvent jusque tout près du soir.
Une fois , fort meurtri par l'air vif de la rue ,
Clopinant , souffreteux , il gagna son dortoir.
Ce qui n'est rien dans le bel âge
Souvent abat quand on est vieux.
Le voilà dans son gîte , éclopé , sans courage .
La paille sembla dure à son corps douloureux .
C'était un rhumatisme. Espérant le distraire
Le cheval essaya sa caresse ordinaire ;
Il eut peu de succès. Il voulut redoubler ;
L'âne se débattit et le fit reculer.
Amitié , sur ton ciel un gros nuage glisse !
Tandis que le cheval faisait force exercice ,
Travaillant pour l'âne et pour lui ,
Le prisonnier maintes fois , par ennui
Ou par tentation , bouche fade , caprice ,
De son râtelier net à n'y plus voir un brin
Passait à celui du voisin.
Ajoutons cependant , ceci pour sa décharge ,
Que le maître , sans doute abusé sur son mal ,
Faisait sa ration moins large.
Ce sans-gêne un peu vif indignait le cheval .
De là longs démêlés , puis des paroles dures ;
Puis un jour on en vint à de grosses injures.
Le cheval par mégarde , en s'animant marcha
Sur le pied de son camarade ;
Aux jambes à l'instant ce dernier lui lâcha
Malgré son rhumatisme , une verte ruade.
Le cheval répondit avec beaucoup d'ampleur.
Horions des deux parts , mouvements de fureur,
Bataille bruyante et complète.
Tout à coup le maître survint .
Sur la rixe aussitôt il établit enquête
A grands coups d'un bâton qu'il mêla dans la fête .
Lorsque des combattants le feu se fut éteint ,
Il dit en grommelant : « Cet Âne me fatigue.
« De son bien c'est être prodigue
Que de fournir de foin un aussi vieux museau :
Il n'est plus bon que pour la peau. »
Ce fut arrêt rendu. Pour une tannerie
Sise à quelques pas du hameau
Notre pauvre grison dut quitter l'écurie.
Quand le cheval pensa ne le revoir jamais
Le chagrin qu'il en eut le rendit fort morose ;
Son picotin, sa sieste , aucune chose
Pour lui dès lors n'eut les moindres attraits .
Un autre âne bientôt remplit la place vide .
Espiègle , allègre , vif , d'incartades avide ,
On aurait dit presque un ânon.
Insoumis , grand crieur, parfois cassant sa bride ,
C'était un horrible démon
A ce remuant camarade
Le cheval voulait il adresser quelque avis ,
Il était rembarré par une rebuffade.
Sa tristesse s'accrut. Aux champs comme au logis
Sa tête se courbait sous de noires pensées.
Il maigrit. A son tour il se trouva réduit
A rester dans son coin , et le jour et la nuit .
Il sentait constamment ses forces plus lassées .
Il dit en soupirant , tout près de son trépas :
« Mon pauvre compagnon ! pardonne à mon offense ;
Je meurs pour avoir eu trop peu de patience ;
Les vieux amis ne se remplacent pas ! »





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