Le vieux Thomas et la grand'mère Jeanne,
L'un sur sa mule et l'autre sur son âne,
En devisant revenaient du marché .
Un innocent fragment d'idylle
Avait été par eux, à vingt ans, ébauché.
Thomas qui s'était mis en goguette à la ville
Évoquait finement maint tendre souvenir ;
Et Jeanne à l'écouter éprouvait du plaisir.
C'est dire qu'ils prenaient peu garde à leurs montures.
L'âne mit à profit ces retours printaniers
Pour faire un coup subtil. Comme ses deux paniers
Étaient tout pleins d'achats : sel , sucre, outils, chaussures ,
La vieille avait à l'un d'eux suspendu
Un de ces pains que l'on façonne,
Pour les rendre croquants , en forme de couronne.
Par ses petits - enfants rien n'était mieux reçu .
La bonne odeur du pain chatouillait les narines
De l'humble porte- bât qui renifla bien fort.
Il tord sa tête et toujours plus la tord,
En allongeant tant qu'il peut ses babouines
Il sent la croûte, il la lèche, il y mord.
Il lâche prise , mâche, et revient à la charge .
La manœuvre va toujours mieux
Et la brèche est déjà très-large .
La mule qui voyait ce repas merveilleux,
Se mit à dire : « Eh ! n'as- tu pas de honte
De ta conduite infâme et digne d'un bandit ?
« On t'héberge et l'on te nourrit ;
Mais aussi sur ta foi l'on compte.
Ta charge, malheureux, c'est un dépôt d'honneur ;
En y portant la dent tu te montres sans cœur.
« Qu'aujourd'hui la morale, hélas ! est relâchée ! »
Et la mule sur ce haut ton,
Sans souffler un instant poursuivit son sermon.
Si l'âne l'écoutait il n'en perdait bouchée.
Ils parvinrent ainsi jusqu'en certain endroit
D'où l'on voyait au loin se bifurquer la route.
« Nous allons nous quitter là bas, sans aucun doute ,
Dit l'âne ; eh bien ! avant que cela soit,
Par vous-même jugez si la chose est mauvaise .
Je m'avance d'un pas et vous croquez à l'aise .
Mais, répliqua la mule, il te pleuvra des coups.
Bah ! Prends ta part ou non, ce sera même affaire .
Tu crois ? alors dépêchons-nous. »
Et la mule attaqua la croûte à sa manière :
C'était brillamment travaillé !
Lorsqu'entre les deux vieux le bonsoir fut baillé,
Thomas tirant à gauche et Jeanne allant à droite,
Notre âne possesseur, ainsi que ses pareils,
D'une judiciaire aussi juste qu'étroite,
Dit à la mule : « Un jour je suivrai tes conseils ;
Mais n'est- il pas aussi, j'y pense,
De prêcher à pécher parfois courte distance ? »