Le Renard et le Chien Antoine Carteret (1813 - 1889)

Sous un arbre une poule avait pondu des œufs :
La place était bien mal choisie.
On toléra sa fantaisie,
Et Jeanneton lui fit un abri sur son creux .
« Je ne sais pas , >> disait la bonne fille ,
Si nous verrons de là sortir une famille :
Le renard en sait long ; mais Vaillant notre chien
À la mâchoire bonne et la nuit ne dort guère.
Faut espérer ; nous verrons bien . »
Pendant une semaine il ne se passa rien ,
Ou du moins rien que d'ordinaire .
La poule, tout à son affaire,
A peine se levait de son nid pour manger.
Dormait- elle ? pas trop. A tout bruit étranger,
Sans qu'elle remuât la tête
Ou fît le moindre mouvement,
Ses yeux brillants étaient en quête .
Alarmée une nuit par certain frôlement
Elle vit un renard qui, l'échine allongée,
De son côté se glissait doucement.
Quoique sûre d'être mangée,
Sur ses œufs elle demeura .
Tout à coup le renard vers la droite tira :
Vaillant l'apercevait. D'une plus franche allure
Ensuite il s'approcha jusqu'à vingt pas de lui .
« Cher ami , dit-il , j'ai l'ennui
De te venir apprendre une triste aventure :
Un des agneaux du parc erre dans la forêt.
C'est à coup sûr quelque escapade folle .
J'ai voulu tout d'abord ramener le pauvret ;
Il ne m'écoute pas, il crie, il se désole.
C'est à fendre le cœur. Je crains que Croque-vit
- Ne rôde dans le voisinage !
Croque-vif, » dit le chien, « quel est ce personnage ?
Mais le loup du pays, ravisseur fort actif.
« Pars vite, ou sans cela l'affaire est bien chanceuse. »
Vaillant songeait à sauver la couveuse.
Il répliqua : « Viens avec moi ;
Car pour trouver le lieu j'aurai besoin de toi ».
Le matois enrageait, mais dut se mettre en route.
Il pensait à reprendre en sous- œuvre son tour .
Point d'agneau dans le bois; mais à certain détour
Le fourbe s'arrêta. « Chut ! » dit-il , « chut ! écoute ;
<< N'entends-tu pas quelque chose là-bas ?
<< Oui, c'est bien lui qui bêle. Adieu donc ; de ce pas
<< Je retourne chez moi ; car vois-tu, pauvre père
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« J'ai l'un des miens mourant qui, peut-être, n'est plus ! >>>
Il partit aussitôt dans un sens tout contraire
Au chemin par lequel ils étaient là venus.
Le chien prêta l'oreille et ne sut rien entendre
Que les pas du fuyard, rapide et léger bruit.
Il réfléchit, et paraissant comprendre :
« Oui ! » s'écria-t- il, « père tendre,
<< Ou plutôt vieux rusé, tu vas faire un circuit ,
<<< Puis droit vers le gibier retourner au plus vite .
<< Si j'arrive après toi , tes pieds ont du mérite ! »
Et là-dessus il détala .
Joyeux, sur ses œufs, il trouva
Sa protégée encor vivante.
Il se cacha du mieux qu'il put
Derrière l'arbre; et, selon son attente ,
Le renard aussitôt parut.
Il arrivait sans crainte ; il va saisir la poule :
Vaillant lui saute au col et sur le flanc l'abat,
Le mord, sous ses pattes le foule,
Et dans un pitoyable état
Le met de pied en cap. Entre les embrassades :
« Cher ami, criait- il , comment va ton petit ? »
Le renard si fort se tordit
Qu'il se remit debout. Vaillant le poursuivit ;
Et, par deux bonnes entaillades
Qu'il lui fit aux jarrets, compléta la leçon .
Le matin quand vint Jeanneton ,
Aux regards de Vaillant plus vifs qu'à l'ordinaire ,
A des traces de sang par terre ,
Elle comprit en gros ce qui s'était passé ;
Et par ses larges mains le bon chien caressé,
Fut encor plus joyeux d'avoir si bien su faire.

Dieu soit loué ! le dévoûment
A parfois des éclairs de vive intelligence
Grâce auxquels les coquins, réduits à l'impuissance,
Trouvent en outre un juste châtiment.





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