Les deux Amis et l'Ourse Gilles Corrozet (1510 - 1568)

Ne laisser l’amy au besoing.

Ne soys pas amy a demy,
Il le fault estre entierement:
L”amour ne vault rien aultrement;
Au besoing cognoist on l’amy.


Deux compaignons amys s’entr'appellotent,
Lesquelz ung jour parmy les champs alloioent;
Une grande Ourse en leur chemin trouverent,
Et, aussi tost que la beste adviserent,
L'ung d’eulx eut peur, et du danger s’osta,
Et sur ung arbre illecques prés monta.
L’aultre, doubtant n’avoir force et puissance
Pour faire a l'Ourse aulcune resistance,
Se couche bas, faict du mort en grand peine
Sans retirer aulcun vent ny allaine.
L’Ourse approcha, et, ne sentant tirer
Allaine ou vent, ny Vhomme respirer,
La le latssa, Pestimant comme mort:
Car aux corps mortz jamais elle ne mord.
Doncques, aprés quelle s’en fut allée,
Le premier feit de l'arbre devalleée,
Et demanda a l’aultre quel merveille
L’Ourse avoit dict st prés de son aureille.
Lors respondit par doulce urbanité :
« L’Ourse (dict il) m’a bien admonesteé
Que je ne volse a jamais prés ou loing
Avecques ceulx qui laissent au besoing
Leurs compaignons ; ceulx qui font telz deffaulx
On les peult bien appeller amys faulx,
Qui sont amys seullement de la bouche,
Mais par effect Pamour au cueur ne touche. »
Fable 85


Titre original : Des deux Amys et de l'Ourse

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