Le Laboureur et ses Enfantz Gilles Corrozet (1510 - 1568)

Labeur continuel faict ung grand thresor

De peu a peu a grand bien on parvient,
Quand par labeur d’estre riche on affecte :
Avec espoir perseverer convient,
Car pierre a pierre est une maison faicte.


Ung Laboureur, voyant finer sa vie,
De bien pourvoir ses enfantz eut envie,
En desirant les faire riches gens
Par leur labeur, s’ilz estoient diligens.
Se mourant donc, il leur va dire ainsi:
« Mes beaulx enfantz, aprés ma mort, voicy
Que vous ferez: ma vigne foullerez,
Et tout aufons ung thresor trouyerez
Que j’y ay mis pour la succession,
Dont je vous mectz en la possession. »

Le Pere mort, les enfantz s’en allerent
Drotct a la vigne, et soubdain la fouillerent
Avec houyaux et houes jusqu’au fons;
Mats nul thresor trouverent aux parfonds,
Dont ilz pensoient avoir esté deceuz.
Mais celle vigne, aprés les coups receuz
Des instrumentz servantz aux laboureurs,
Produict ses fruictz et ses raisins bien meurs ;
Et, neantmoins qu'elle eust esté en friche,
Par ce labeur chascun d’iceulx feit riche.

Il appert donc que, quand on continue
A labourer, le bien ne diminue,
Mais il s’augmente et survient au besoing :
De peu a peu certes on va bien loing.
Plus est prisé ung bien ainsi acquis
Qu'ung bien trouvé, ou ung thresor exquis.
Fable 79


Titre original : Du Laboureur et de ses Enfantz

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