La Chatte emprisonnée Antoine Carteret (1813 - 1889)

« Miaou ! miaou ! — C’est la voix de Doucette, »
Dit un matou passant auprès d’une maison.
« Rien n’est ouvert, sans doute la pauvrette
« Dans le logis est en prison. »
Il lui cria : « Qu’as-tu donc, ma jolie ?
« Tu m’arraches le cœur ! C’est moi, c’est Gros-Minet. »
La chatte répondit : » Ma maîtresse m’oublie.
Hélas ! mon malheur est complet :
Voilà déjà trois jours que je souffre enfermée ;
Plus rien dans mon écuelle et je suis affamée.
— N’as-tu rien à boire non plus ?
— Le seau n’est pas à sec. —C’est déjà quelque chose.
Dans l’armoire au manger n’est-il point de rebuts ?
— Ah ! j’ai tout visité, partout la porte est close.
– Hé bien ! donc, mon enfant, fais la chasse aux souris.
— De moi sans doute tu te ris.
J’ai pour un mets pareil peu de goût, je t’assure :
Ma bouche n’est plus faite à cette nourriture.
— Pourtant manger souris est meilleur qu’avoir faim.
— Oui, mais puisqu’il faut te le dire,
J’ai voulu de la sorte alléger mon martyre;
J’ai guetté, trotté, mais en vain.
Je suis rouillée et ne sais plus m’y prendre.
— Tant pis ; alors il faut, plutôt que de te rendre,
Tenter un coup d’éclat. Voyons, faisons le saut ;
Le toit de ce côté n’est vraiment pas trop haut.
Tu tombes sur des choux : sol mou, grand avantage.
Vite à la lucarne, et courage ! »
La chatte vint au bord du toit.
« Hop ! hop ! dit Gros-Minet. — « Tu veux mon trépas, soit !
S’écria Doucette tremblante.
Eh bien, non ! j’ai trop peur, je me sens chancelante.
Je vis dans la cuisine et ne sais plus sauter.
— Idée ! entends-tu bien, pure idée ! Eh ! pauvrette,
J’aurais pour te réconforter
Un si beau reste d’omelette.
Allons, du cœur ! — Impossible, et je crains
Qu’en restant plus longtemps, malgré moi je ne glisse. »
Elle rentra. Le chat dit tout bas : « Je la plains;
Pourquoi faut-il qu’ainsi ce tendre objet périsse ? »
Le drame eut toutefois un moins noir dénouement.
Après deux jours encor d’une atroce torture,
Une clef tout à coup tourna dans la serrure.
Doucette mangea. Quel moment !
Mais longtemps elle n’eut qu’une santé chétive :
La secousse avait été vive.

Par la prospérité qui se laisse amollir,
Au jour de l’infortune a le double à pâtir.





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