Un Lion, en sultan par la grâce de Dieu
Régnant en Afrique,
Du mal cholérique
Vint a perdre son Richelieu.
Sa douleur, (le fait est notoire) ,
fut grande; elle dura, j'en atteste l'histoire,
Dun jour d'été le quart entier.
C'est beaucoup pour un roi, plus d'un n'y voudra croire
Tant le fait parait singulier.
Voulant de sa douleur amère
Distraire
Son cœur trop longtemps attristé,
Pour la chasse sa Majesté
Partit avec grand équipage,
Veneurs, meute et tout l'étalage ;
Puis, au retour,
Libre de tout penser sinistre ,
Elle voulut , sur l'heure et sans tarder d'un jour,
Donner un successeur a son défunt ministre.
Par un firman daté de son charnier royal,
L’an douze cent six de l'hégire,
Sa Hautesse manda des confins de l’empire
Un limier entre tous réputé pour féal,
Fort savant, fort habile, expert en toutes choses,
Grand animal d'Etat, c'est tout dire en un mot.
Sur le vu des lettres closes
Notre limier partit t6t.
Mais il ne fut pas seul a se mettre en voyage ;
Du ministre décédé
Plus d'un se pensa fondé
A recueillir l'héritage.
Aussi ne tarda-t-il d'avoir pour compagnons
Un coursier de race pure ,
Beau de robe, fier d'allure.
Coursier de mérite au fonds ;
Puis un singe assez laid, mais payant fort d'audace,
Comme tous ses pareils vrai bateleur de place,
Au Louvre léonin l'un et l'autre courant
Briguer la faveur royale.
Tous trois vers la capitale
De conserve allaient marchant,
Lorsqu'au détour d'un bois parut une gazelle ;
Emporté par l'instinct chasseur,
Le limier s’élance après elle
Il court encor, nous dit auteur
De qui je traduis ma nouvelle.
Resté seul compagnon du coursier voyageur,
Le singe, un peu boiteux, ne suivait qu’a grand’ peine ;
Aussi tout près de perdre haleine :
— « Noblesse et bonté ne sont qu'un, »
Vit notre bateleur d'une voix pateline;
« - Il serait, monseigneur, pour moi fort opportun
D'aborder sans retard la cité léonine;
Veuillez sur votre noble échine
Quelque peu me laisser asseoir. »
— Volontiers! le Coran dans sa sainte doctrine
De s'entraider fait un devoir;
Montez donc! » ajouta le coursier d’Arabie
Avec ce ton de bonhomie,
De cette voix de vrai seigneur
Qui, doublant le prix d'un service,
En fait la plus douce valeur.
Pour accepter le bon office,
Le singe par deux fois ne se fit pas prier;
D'un bond sur le dos du coursier
Notre bon apôtre
S'élança comme eût fait le meilleur écuyer.
Trottant et galopant, ainsi l'un portant Vautre,
Singe et coursier, vers le déclin du jour,
Parvinrent au royal séjour.
Nos voyageurs s'y séparèrent ;
L'un d'un côte, l'autre de l'autre allèrent,
Chacun dissimulant le projet qu'il nourrit
En son esprit.
Le concurrent de race pure,
Pour obtenir le haut emploi,
Sur des amis de cour avant tout faisait foi;
Il comptait bien aussi sur sa riche encolure
Soit dit entre nous ;
Pour l'encolure passe encore!
Plus d'un ministre y dut ses succès les plus fous
Ailleurs même qu’en pays more.
Quant aux amis de cour, fou qui sur eux bâtit!
C’est bâtir châteaux en Espagne.
Le second concurrent entreprit sa campagne
Sur l'heure ; sans tarder au Louvre il se rendit,
Le front haut, le verbe de même ;
A cette boursouflure extrême
Pour un personnage on le prit;
La porte devant lui s’ouvrit.
« — J'accours, sire, dit-il, du fond de ma province,
Apporter au prince,
(De tout sujet est le devoir)
Mes hommages d'abord, puis, dans cette occurrence,
humble tribut de mon Savoir,
— C'est bien! je vous sais gré de votre diligence ,
Répondit le sultan qui prit la suffisance
Pour science et talent, et singe pour limier,
— Voici mon scel ; allez bien vite expédier
Toutes affaires en souffrance. »
Entre un singe, un limier le sultan se méprit ;
J'estime, quant a moi, qu'il ait pu se méprendre ,
Tous les jours ne voit-on pas prendre
Un fat pour un homme d'esprit
Et le mérite et la science
Céder le pas à l'arrogance ?

L'auteur d’où ce conte est extrait
Pour morale de sa nouvelle
Ajoute que mainte gazelle
Trop souvent du but nous distrait.

Livre I, fable 2


Paris, Février 1850.