Pégase sous le joug Louis Auguste Bourguin (1800 - 1880)

A la foire aux chevaux un poète affamé
Conduisit, un beau jour, Pégase pour le vendre.
Bientôt de curieux un cercle s'est formé,
Et les sots quolibets ne se font pas. attendre.
« Ce beau cheval ailé vaudra gros, disait-on,
Quand voyager en l'air deviendra de bon ton ;
Mais gare, en attendant, qu'il n'échappe à ta garde,
Bonhomme. » Un gros fermier à la fin se hasarde.
« Le cheval, disait-il, est robuste et bien fait,
Sauf ces ailes qui font un assez triste effet ;
Mais on peut les lier, les raccourcir peut-être,
Et si pour vingt écus ; — Marché conclu, mon maître !
Dit le poète à jeun, qui lorgne un cabaret. »
Le fermier curieux d'éprouver son emplette,
Pour retourner chez lui l'attelle à sa charrette ;
Mais Pégase indigné s'élance comme un trait,
Et du char fracassé bientôt se débarrassé.
« Oh ! se dit maître Jean, quelle ardeur! Il suffit,
Je sais un bon moyen de la mettre à profit :
En tête d'un convoi dès demain je le place,
Vigoureux comme il est, il peut sans grand effort
Tirer autant que trois ; puis l'âge
Finira par calmer cette fougue sauvage. »
Ce qu'il dit, il le fait: tout marche bien d'abord,
Devant deux limoniers Pégase tire fort
Et son élan rapide entraîne l'équipage.
Mais bientôt, par instinct tournant toujours les yeux
Vers les libres sentiers des cieux,
Loin des chemins battus, il Se jette, il s'égare ;
Une égale fureur des deux chevaux s'empare :
N'écoutant plus la voix, ne sentant plus le frein,
Ils franchissent fossés, ravins à fond de train,
D'une roche escarpée escaladent la cime,
Et s'arrêtent enfin sur le bord d'un abîme.
« Diable, dit maître Jean, de plus mal en plus mal.
Il faut pourtant dompter ce terrible animal ;
Peut-être à la charrue il sera plus docile :
Le soc, en s'enfonçant dans un sol difficile,
Modérera sa course ou plutôt son essor,
Risquons donc cette épreuve encor. »
Mais d'abord, pour calmer son trop de véhémence,
Maître Jean le soumet à trois jours d'abstinence,
Puis, quand à l'état d'ombre il l'a presque réduit.
Il le met sous le joug auprès d'un boeufénorme.
Risible accouplement, assemblage difforme !
Celui que pour voler la nature a produit,
Au pas pesant d'un boeuf on Veut qu'il se conforme.
C'en est trop cette fois : le coursier d'Apollon
Tombe enfin de douleur au milieu du sillon ;
II tourne ses regards vers les champs de lumière,
Et, bravant du manant les cris et l'aiguillon,
Demeure obstinément couché sur la poussière*
« Hélas! s'écria Jean, je le prévoyais bien !
Je n'ai fait de ma vie une plus triste emplette,
Ce maudit animal vraiment n'est propre à rien. »

Propre à rien !... Que de gens le disent du poète !

Livre V, Fable 17, 1856