La Fortune en visite Ivan Krylov (1768 - 1844)

Celui qui n'a ni biens ni rang,
Par une erreur assez commune,
Dans son dépit toujours s'en prend
Au mauvais goût de la Fortune.
Pestant sans fin contre le sort,
En tout, pour tout, il l'injurie;
Mais, à bien voir, celui qui crie
Presque toujours est dans son tort.
En aveugle faisant sa ronde,
La Fortune aussi peut parfois
Quitter les grands, quitter les rois,
Et rend visite à tout le monde.
pauvre gueux! dans ton réduit
Elle viendra demain peut-être ;
Mais sache, en lu voyant paraître,
Bien employer le temps qui fuit.
Hôte-toi donc; l'heure propice
N'a qu'un instant; du mal passé
Il peut réparer l'injustice,
Si d'en jouir tu t'es pressé.
- La chance est là, suis-en la veine,
Et, sans tarder, règle les jours;
Sinon, tais-toi; ta plainte est vaine ;
La Fortune a fui pour toujours.

Dans le vieux faubourg d'une ville,
D'une pauvre maison plus pauvres habitants.
Trois frères de leur sort vivaient fort mécontents ;
Tous trois pour se nourrir prenaient peine inutile.
Chacun dans son métier, quelques efforts qu'il fît.
Trouvait perte et revers, sans avoir nul profit.
Nos gens de leur misère accusant la Fortune,
Dans leur triste taudis la déesse, un beau jour,
Pour ôter tout prétexte à leur plainte importune,
Invisible pour eux, va fixer son séjour.
Elle met tout son cœur à leur rendre service;
Quel que soit le métier qu'un d'eux aura tenté.
Elle veut, par ses soins, que tout lui réussisse,
Et se promet chez eux d'habiter un été.
(Un été, c'est beaucoup : la déesse est volage.)
Tout dès lors chez nos gens alla d'autre façon.
L'aîné dans le commerce tout hasard s'engage,
Sans avoir du trafic le plus léger soupçon.
Qu'il achète ou qu'il vende, il trouve en toute affaire
Un large profit assuré.
Perte est un mot rayé de son vocabulaire,
Enfin, comme un Crésus, il est riche à son gré.

Dans les bureaux d'un ministère
Le second trouva place. Assez pauvre sujet.
Il eut croupi longtemps copiste ou secrétaire,
Mais de toute faveur il est soudain l'objet.
S'il a fait mainte révérence.
Ou donné fins dîners aux grands,
Tous les emplois et tous les rangs
Lui sont offerts par préférence.
Voyez : dans son poste nouveau
Notre homme a palais comme un prince ;
Aux champs il possède un château,
Et tout un village en province.

Et le troisième frère, allez-vous demander,
La Fortune voulut sans doute aussi l'aider ?
— Assurément, et sur sa trace,
Sans nul relâche, il l'occupa :
Aux mouches, tout l'été, le sot donna la chasse,
El Dieu sait s'il en attrapa!
Il avait pour les prendre adresse peu commune;
Dans ce métier auparavant
Se trouvait-il aussi savant?
Je ne sais, mais dès lors, et grâce à la Fortune,
Sa main faisait merveille et n'en manquait pas une.

Après avoir tout fait pour eux,
La Fortune, à la fin, les quitte
Pour se mettre ailleurs en visite,
Et faire encor d'autres heureux.
Deux des trois indigents avaient par ses largesses
Acquis, l'un des honneurs, et l'autre des richesses.
Le dernier, maudissant son sort.
Se plaint toujours, pauvre et sans place,
Qu'à la Fortune est tout le tort,
S'il est réduit à la besace ;
Et pourtant, si dans le besoin
La déesse laissait son hôte.
Lecteur, faut-il aller bien loin
Pour qu'on nous dise à qui la faute ?

Livre VI, fable 15