

LE HEN, le 08 avril 2026Le roi des animaux à la bonté des dieux
D'un fils, un jour, dut la naissance.
On connaît les lions, on sait qu'on voit chez eux
Plus vite que chez nous s’opérer la croissance.
Parmi nous, un enfant, d'un roi serait-il né ,
Se trouve, au bout d'un an, petit, faible et borné,
Mais ces fiers animaux ont des faveurs étranges :
A cet âge, un lion n'a déjà plus ses langes.
Le roi songe à son fils ; au bout des douze mois ,
Il prétend qu’on l'instruise; il sait que l’ignorance
Peut compromettre en lui la dignité des rois .
El craint qu’on ne s'en prenne à son indifférence.
Si ce fils, à son tour, arrivant au pouvoir,
Un jour, de ses sujets vient à tromper l’espoir.
Pour le former au trône et pour l'en rendre digne,
A qui confiera-t-il son futur héritier?
Au renard? A coup sûr, le drôle a du métier;
Mais chacun sait qu’aussi c'est un menteur insigne,
Et le mensonge, en plus d'un cas,
Attire aux gens bien des tracas.
« S’il veut, dit le lion, qu’on croie à sa la parole.
Un roi chez un menteur est à mauvaise école. *
Choisira-t-il la taupe? Elle a des qualités ;
On rend partout hommage à son amour de l'ordre;
Par un prudent calcul tous ses pas sont comptés;
Elle épluche avec soin ses grains avant d'y mordre ;
Pour les petits détails, c’est un grand animal.
Mais la taupe est myope et de loin ne voit goutte:
Son ordre, qui pour elle est précieux sans doute,
N'aurait point pour tout autre un avantage égal;
Un royaume et son trou ne se ressemblent guère
Faut-il prendre le tigre ? Il est fort et hardi,
Et surtout dans l’art de la guerre
Son savoir est approfondi.
Mais il est nul en politique,
Fort ignorant en droit civil.
Et. partant, comment pourrait-il
De l'art de gouverner enseigner la pratique ?
Un roi doit être juge, et ministre, et guerrier;
Or, le tigre, pour tout métier,
Sait jouer de la griffe, et ne saurait suffire,
Lorsque du maître d’un empire
Il faut former un héritier.
Bref, tous les animaux, et l'éléphant lui-même
Vénéré dans les bois, comme autrefois, dit-on.
Parmi Le peuple grec l'était le grand Platon,
Semblaient, aux yeux du roi, d'une ignorance extrême.
Enfin un autre roi, le roi du peuple ailé,
L'aigle, un beau jour, apprit sa peine.
Mais pour notre lion fut-ce une heureuse aubaine ?
La suite le dira. Courtisan très-zélé,
Au roi qu'il chérissait d’une amitié fort tendre
Il comprit qu'il avait un grand service à rendre.
A diriger l’enfant l’aigle s'est engagé
El le roi d’un grand poids se trouva soulagé,
Pouvait-il faire un plus beau rêve?
A ses ardents désirs le ciel avait donné,
Pour former un royal élève.
Un instituteur couronné!
Sans plus tarder, pour son voyage.
On prépare à l'enfant un opulent trousseau,
Et, suivant l’aigle aux bois, le noble jouvenceau
Va du métier de roi faire l'apprentissage -
Un an se passe, un autre encor;
Le roi de lui s'informe, et ceux qu’il interroge
Du royal écolier font le plus grand éloge :
« Sa science est un vrai trésor !
Disaient tous les oiseaux, criant au phénomène.
Mais, au terme fixé, le roi veut qu'à la cour,
Sans plus tarder, on le ramène.
Et sous le toit du père il arrive, un beau jour.
Le roi convoque alors du fond de sa province
Ses sujets de tout rang , pour faire accueil au prince,
Et, devant l'assemblée embrassant son enfant.
Il le tient sur son cœur, d'un air tout triomphant.
« Fils bien-aimé, dit-il , les yeux de pleurs humides.
De mes Etats le ciel t'a fait seul héritier,
Je descends au tombeau; mes destins sont rapides.
Mais ton âge est encor dans l’éclat printanier;
C'est donc sans nul regret qu’aujourd'hui j’abandonne.
Pour te les confier, mon sceptre et ma couronne.
Mais que t’a- t-on appris? Que fera ton pouvoir
Pour le bonheur de ceux dont le ciel te rend maître? »
— Papa, je sais ce que peut-être
Nul à ta cour n'a pu savoir.
Depuis les aigles jusqu'aux cailles,
Je sais où les oiseaux se trouvent réunis ;
Je sais leurs noms , je sais leurs tailles,
Quels sont leurs œufs, où sont leurs nids;
Je sais à leurs petits les soins qu’il faut qu’on donne ;
Sans en omettre un seul, je puis les raconter.
Et l'aigle, mon maître, en personne.
Dans un certificat prend soin de l'attester.
Pour moi la science est sans voiles,
Et ce n’est pas pour rien qu’on dit chez les oiseaux
Que je pourrais du ciel décrocher les étoiles.
Puisque je vais régner, à tous les animaux
Je saurai, sois-en sûr, montrer, mon adresse,
A l'instar des oiseaux comment un nid se tresse.
A ces mots, confus et surpris,
Le père et l'assemblée ont confondu leurs cris :
Les grands, le nez baissé, ne trouvent rien à dire;
Mais, voyant qu’à son fils l’aigle n’a rien appris,
Le lion à l'écart tristement se retire.
« Sottises ! disait-il, qu'importe aux lionceaux
De connaître les noms et les mœurs des oiseaux?
Si d'autres animaux le ciel nous a fait maître,
C’est leurs besoins d'abord que nous devons connaître;
Sachons bien du peuple les mœurs, les intérêts ,
C’est là le vrai savoir ; le reste vient après! »