Le Papillon insatiable Gabriel-T. Sabatier (19ème)

Un papillon aux couleurs éclatantes,
Couvert, d'azur teinté de pourpre et d'or,
Un jour de mai, de ses ailes brillantes,
Dans un jardin avait pris son essor.
De fleur en fleur, de parterre en parterre,
L'insecte d'or voltigeait tout joyeux :
Et du soleil la splendide lumière
Se reflétait dans le fond de ses yeux.
En folâtrant de l'œillet à la rose,
Il parcourait son domaine nouveau,
Il admirait la fleur à peine éclose,
Les fruits vermeils et disait : « Que c'est beau! »
Mais cependant le jeune solitaire
Se fatigua bien vite de son lot,
Et ne sachant trop ce qu'il voulait faire,
Do son jardin il partit comme un sol.
« Laissons, dit-il, ce lieu qui m'a vu naître,
Allons au loin vivre sous d'autres deux. »
Puis dans les airs on le vit disparaître
Courant après des destins hasardeux.
Assez longtemps il trouva des bocages,
Des prés touffus, de limpides ruisseaux;
Mais il voulait voir do lointains rivages
Se figurant qu'ils étaient les plus beaux.
Le doux zéphyr le porta sur son aile
Hélas 1 bien loin, dans un désert affreux,
Et déposa cet insecte si frêle
Sur un sol dur, inculte et rocailleux,
Sans fleurs, sans fruits, sans la moindre verdure,
Le papillon n'eut plus de nourriture ;
Ce n'était pas du tout ce qu'il cherchait !
J'ai donc perdu mon grand jardin splendide
Où fleurs et fruits poussaient à chaque pas ;
Où le cristal d'une source limpide
De ses flots purs entourait mes états.
Certes, mon sort était bien enviable ;
Mais plus j'avais, plus je voulais avoir.
Hélas ! j'étais de biens insatiable :
C'est bien ainsi qu'on se rend misérable,
J'étais bien fou de ne pas le prévoir !

Il ne faut pas toujours être à la chasse
De ce qu'on voit briller dans le lointain,
Car bien souvent la fortune se lasse,
Si l'on veut trop, l'on perd tout à la fin.

Livre II, Fable 4, 1856