La Fourmi et le Ceraseron Eustache Deschamps (1340 - 1406)

Ilz sont a court deux gens équipolé
L'un a fourmi et l'autre a ceraseron ;
Li froumi fait pourveance de blé
Pour son yver ou temps de la moisson :
Il vit espargnablement,
Et se gouverne en tout cas saigement ;
Le temps futur a en sa remenbrance,
Tant que nul jour ne sera indigent :
Qui saiges est face ainsi pourveance.

Le ceraseron par le temps de l’esté
Ne fera ja nulle provision ;
Il vit aux champs, et quant s’est aosté,
Il se retrait en aucune maison,
Et au four communement
Et es foyers chante doubteusement,
A grant dangier quiert illec sa substance ;
Mais li fourmi se pourvoit cautement :
Qui saiges est face ainsi pourveance.

Ceuls qui long temps ont a court demouré,
Qui sont pourveu, compere au fremion,
Car en servent se sont remuneré
Et ont acquis rente ou possession ;
Mais li simple et ignorant
Sont ceraseron fameilleus, negligent,
Qui ont chanté et mis en oubliance
Le temps doubteus ; le fourmi les reprant :
Qui saiges est face ainsi pourveance.

Poème 177 en forme de ballade. Il s'agit d'une version de La Cigale et la Fourmi.