Les deux Chats du moulin Eugénie et Laure Fiot (19ème siècle)

Deux chats, dans un moulin, prenaient leur nourriture.
On devine aisément quelle déconfiture
Faisaient, de rats et de souris,.
Ces redoutables ennemis !
Par leurs grands services utiles.
Et meilleurs que les chats des villes.
Ils étaient partout estimés,
Et, même au loin, très renommés.
Ratophage de l'un était lé nom de guerre ;
L'autre s'appelait Murivor.
C'était, parmi les chats, Vu leur beau caractère,
Comme si l'on eut dit Achille ou bien Hector !
Le roi, tout près, avait son palais de plaisance;
Et dans la résidence
De ce puissant voisin,
Vivait, de façon délicate,
Une superbe; chatte,
Au poil luisant et fin.
La dame, un jour, s'en vint trouver les deux Compères,
Dont les souris formaient les repas ordinaires,
Et-, se moquant de leurs mets si grossiers,
Vanta beaucoup les cuisiniers
Qui fournissaient si bien sa table ;
Et puis, prenant son air aimable,
Les pressa vivement de se rendre au palais,
Pour partager Un dîner délectable
Dont le roi fera tous les frais.
Ratophage, d'abord, refusa la partie ;
Le travail et là gloire ayant sa sympathie,
Aucun raisonnement ne put le décider.
Murivor, se laissant bientôt persuader,
Accompagna la courtisanne.
Puis, tel qu'un chevalier que couronne l'amour,
Use présente en cour,
Fait le galant et se pavane.
Sa maigreur, son air emprunté
Le font d'abord regarder de côté ;
Mais, aidé de sa protectrice,
Encor plus de son artifice,
Il fit des repas succulents
Et de poissons et d'ortolans.
Le lendemain, il eut la même aubaine.
Mais la fortune, enfin, pour lui changeant de veine,
Le roturier, lé malotru,
Le troisième jour fut pendu.
Quand on l'apprit à Ratophage,
Celui-ci répondit : « Il était bien plus sage
De manger des souris chez soi
Que des ortolans chez le roi. »

Fables nouvelles, Livre V, Fable 18, 1851