Un épi mûr toisant son voisin le bluet,
Lui dit : « Beau fils, quelle est donc s’il te plaît
« Ton utilité sur la terre ?
Car je ne puis la découvrir.
De ta tige voit-on quelque être se nourrir ?
De celle du chanvre on peut faire
Du fil et de la toile ainsi que des cordeaux ;
On couche sur la mienne, on la met pour litière
Aux bœufs, aux vaches, aux chevaux.
Mais la tienne à quoi donc sert-elle ?
On ne peut même la brûler,
Car, plus chétif que moi, ta flamme est bien moins belle.
Pourquoi donc venir te mêler
Aux épis dont tu prends la place,
Aux épis dont le grain est pour l’humaine race
Le plus nécessaire aliment ? »
Le bluet répondit : « Je suis un ornement
« Dans les champs où je crois ; leurs teintes monotones
Lassent moins les regards grâce à mes fleurs d’azur ;
Puis je sers aux enfants à tresser des couronnes,
Et j’obtiens leur sourire et si frais et si pur.
Des jeunes filles du village,
Quand elles dansent sous l’ormeau,
J’orne le front ou le corsage. »
— Par ma foi, dit l’épi, tout cela c’est bien beau ! »
Un rire de pitié termina sa réplique.
Hélas ! à bien des gens ce portrait-là s’applique.
L’idéal est pour eux sans les moindres attraits.
Parlant d’un maestro, d’un peintre, d’un poète,
Ils n’en diraient pas plus s’ils disaient : Pauvre bête !
Ils s’estiment sensés, mais ne sont qu’incomplets.