Tout malheur ne vient pas pour nuire;
Ce proverbe a du vrai; Dieu va nous éprouvant,
Mais sous l’épreuve il cache un bienfait très souvent.
Aux dictons que je viens d'inscrire,
Enfants, un fabliau va servir d’argument.
Donnant libre cours à son ire,
De propos peu courtois, de jurons tant vaut dire,
Un pauvre bûcheron apostrophait le sort,
Le sort!... je fais erreur ; c’est au bon Dieu lui-même
Que dans l’excès du déconfort
Il jetait ainsi l'anathème ;
Mais fort heureusement qu’à pareil maugrément
Presque toujours Dieu fait la sourde oreille
Et qu’en son cœur trop indulgent
Le courroux dort, la bonté veille.
Sans sol ni maille et parfait besacier,
Ce bosquillon n’avait pour gîte
Qu'une tour à demi détruite,
Triste débris d’un vieux moutier,
Sans porte et presque sans toiture
Où vent et soleil et froidure
Prenaient libre accès tour a tour.
Du pauvre Bûcheron fâcheux sociétaire
De compte à demi la misère
Dès longtemps hantait ce séjour.
Quelque rude pourtant qu’était semblable vie,
Notre homme avec philosophie
Avait enduré son destin ;
Mais, fort jusqu’à ce jour, sous un dernier outrage
S'était brisé tout son courage ;
Son gagne-pain,
Sa hache est là gisant en deux tronçons rompue.
Du pied dans sa déconvenue
Il frappe et frappe encor le sol avec fureur ;
Le sol cède : soudain le Bosquillon culbute
Sous la voûte croulante et se brise en sa chute
Un bras pour comble de malheur.
Oh! maudit soit !... Tout court le bonhomme s’arrête ;
Béni Dieu ! reprend-il, » mon ange et l’oubliette !
De l'or !... Je suis couché sur l'or ! »
L’oubliette en effet renfermait un trésor ;
Le voila riche et partant en liesse.
Il est vrai qu'il avait un bras cassé ; mais qu’est-ce ?
Notre homme au même prix eut cassé l'autre encor.

La France en un bourbier naguère, hélas ! tombée
Jetait un long cri douloureux ;
Bras puissant l’a désembourbée ;
L'un et l'autre, aujourd’hui de l'aventure heureux,
Et France et Bûcheron sont tous deux là pour dire :
« Tout malheur ne vient pas pour nuire. »

Livre VII, fable 1


Mustapha, 3 juin 1854.