Le Crapaud Paul Belouino (1812 - 1876)

Qu’as-tu donc, petite folle,
Et d’où vient ta pâleur?
Tu cours, sans souffle, sans parole,
Toute livide de frayeur.
Du jardin la porte est close,
Nul ici ne peut entrer;
Voyons, raconte-nous la chose,
Qui peut à ce point t’effarer.
Là-bas, tout au bout de l’allée,
Sous une touffe d’artichaut,
Tu viens de voir un gros crapaud !...
Et te voilà tout affolée.
Hélas! le pauvre animal
Ne songeait point à mal
Sois-en bien sûre,
Et c’est lui faire injure
De le croire dangereux.
Oh ! je sais bien qu’il est hideux,
Et que le préjugé l’accable.
Un crapaud ! c’est presque le diable,,
Avec ses yeux tout ronds,
Avec sa peau noire et jaune,
Et puis il fait des bonds
D’une aune!...
Au moins toi, tu t’enfuis,
Bien d’autres moins timides,
Des hommes faits, gens stupides,
A l’approche des nuits,
Le pourchassent à coups de pierre,
Ou bien avec un bois pointu,
Lui perçant un pied de derrière,
Le maintiennent en l’air. J’ai vu
Des crapauds faire de la toile
(C’est le nom que l’on donne à leurs contorsions),
Des jours entiers. Jetons un voile,
Sur ces laides actions.
Sache-le bien, ma fille,
Ces animaux si laids,
C’est pour nous, ingrats, qu’ils sont faits.
Pour abriter lui, sa famille,
Que faut-il au crapaud? Une pierre, un égout,
Rarement à sortir le jour il se résout.
On dirait qu’il se sent laid et désagréable.
Que de gens sont privés de ce sens équitable !
Mais quand le jour à son déclin
Enveloppe tout dans l’ombre,
Il parcourt le jardin.
Et de limaces sans nombre
Débarrasse le potager.
Quelques crapauds peuvent purger
De loches et de limaces
Un assez vaste enclos.

Il ne faut point juger les gens sur les surfaces,
Car tout serait profit aux paresseux, aux sots.





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