Le Marchand Ivan Krylov (1768 - 1844)

« André, viens vite, écoute un peu ;
Où diable es-tu fourré, compère ?
Disait un oncle à son neveu.
Viens, tu vas m' admirer, j'espère.
Si comme moi tu vends, morbleu !
Tu feras vite ton affaire.
Je t'en fais juge : tu connais
Ce coupon de drap polonais
Qui, si longtemps dans ma boutique.
Déteint, moisi, semblait perdu?
Eh bien , il a trouvé pratique :
Pour drap anglais je l'ai vendu !
Regarde, mon cher, et confesse
Qu'on ne saurait plus aisément
Mettre cent ducats dans sa caisse.
A quelque nigaud , Dieu v raiment
Lui-même a donné mon adresse
— Qui fut nigaud dans tout ceci ?
Lui répond l'autre avec franchise.
Si fausse était la marchandise,
Vois : les ducats sont faux aussi.

Qu'un marchand fraude les pratiques,
Rien d'étonnant : le fait est vieux ;
Mais, si moins bas que les boutiques
Nous voulions bien porter les yeux ,
Nous verrions, dans les hautes sphères,
Gens à qui mieux mieux occupés
A traiter ainsi des affaires
Où les dupeurs se voient dupés.

Livre IX, fable 10