

Deux chiens d'humeur assez chagrine,
Polkan et Barbos, un beau jour,
Mollement couchés dans la cour,
Se chauffaient au soleil, tout près de la cuisine.
Certe, ils auraient mieux fait, pour plus d'une raison,
De rester sur le seuil à garder la maison ;
Mais, leur panse étant bien repue,
Et le savair-vivre des chiens
Leur défendant, le jour, d’aboyer dans la rue,
Ils pouvaient se livrer à de longs entretiens.
Sur le service des confrères
Portant leur blâme ou leur pitié,
Ils frondaient leurs défauts ou plaignaient leurs misères,
Puis on parla de l'amitié
« Quel sort vraiment digne d’envie,
Dit Polkan, lorsque, cœur à cœur,
Près d'un ami passant sa vie,
Dans les soins mutuels on met tout son bonheur !
Soit le jour, soit la nuit, complaisamment attendre
L'ami, pour dormir ou manger,
Et, lorsque sa peau court danger,
Comme un rempart vivant de son corps le défendre ;
Les yeux sur ses yeux, échanger
Un regard langoureux et tendre ;
Ne combler comme vrais plaisirs
Que les plaisirs goûtés par l'autre ;
Exaucer tous ses veux, prévoir tous ses désirs,
Enfin par son bonheur savair doubler le nôtre,
Voila vivre, Barbos ! Si le ciel est permis
Que tous deux, par exemple, on nous vit bons amis,
J'ose affirmer qu’en ces demeures
Nous n'aurions jamais su comment passaient les heures.
— Eh ! mais c’est parler d'or, dit Barbos à son tour,
J'ai souvent eu le cœur malade
De voir que, chiens de même cour,
Nous n'avons pu passer un jour
Sans nous donner quelque gourmade.
Et pourquoi ? Grâce au maître, ici n’avons-nous pas
Logis vaste pour deux et suffisants repas ?
Vrai, mon cher, je rougis de honte !
Notre amitié pour l'homme est, dès l'antiquité,
Un exemple en tout lien très justement vanté ;
Mais entre chiens dis-moi combien d'amis on compte,
Lorsque chez les humains on en a tant compté ?
LE HEN, le 28 mars 2026Eh bien que , grâce à nous, cette amitié si rare
Devienne, dit Polkan , l’honneur de ce temps-ci !
Donne la patte ! – La voici ! »
Et le couple amical, que le bonheur égare
Se mange de baisers et s’étouffe à moitié :
Dans son ivresse, il se compare
Aux plus fameux héros qu’illustra l’amitié.
« Viens mon Oreste, Viens Pylade !
Ne soyons plus jaloux, querelleurs ni méchants ! »
Par malheur, au milieu de ces transports touchants,
Un os qu’on jette entre eux interrompt l’accolade…
Adieu la paix ! Sur l’os on court, à corps perdu ;
Par Pylade, Oreste est mordu
On voit voler dans la mêlée
Les poils arrachés par les dents ;
A grand’ peine, un seau d’eau qu’on jette à la volée
Vient séparer les prétendants.
Le monde, fécond en surprises,
Dans ses rangs nous fait voir souvent de tels amis,
Caressants, dévoués, l’un à l’autre soumis
Des mêmes sentiments leurs âmes sont éprises ;
On croirait voir deux cœurs ou un cœur réunis,
Mais qu’on leur jette un os…voilà nos chiens aux prises !