Le Rossignol, le Corbeau et le Hibou François-Joseph Terrasse Desbillons (1711 - 1789)

La nature avait peint des couleurs du printemps ses productions renaissantes ; la plus riante des saisons étalait tous ses charmes ; un jour serein, et qui présentait l'image de la gaîté même, venait de finir, et de faire place à la douce tranquillité : le soleil avait élevé de la terre, échauffée par ses rayons bienfaisants, un mélange de vapeurs odorantes, qui, légèrement condensées par la fraîcheur de la nuit, retombaient dans le sein de leur mère, et répandaient un parfum plus délicieux encore que celui que les fleurs avaient exhalé pendant le jour.
Philomèle, si célèbre par la délicatesse de son goût, s'enivre de ces voluptés, et les savoure avec délice. Bientôt, cédant à l'impulsion de son talent, elle plie son gosier harmonieux à tous les tons. Tantôt pleine de vigueur, elle fait retentir les airs de sons perçants, éclatants, semblables à ceux de la trompette : tantôt languissante, abattue, elle affaiblit à dessein et laisse expirer sa voix ; on dirait que la vie l'abandonne, et qu'elle exhale avec ses derniers soupirs quelque feu secret qui la consume.
Zéphyre, qu'une molle indolence retenait enchaîné dans les bras du sommeil, parmi les lis et les roses, se réveille à ces doux sons ; et, charmé des accords d'un gosier si souple et si délicat, il craint d'en entendre la fin.
Un Corbeau se réveille aussi ; mais ce sot animal indigné qu'on ait troublé son repos ; Quelle manie, dit-il, te pousse à faire cet insupportable bruit, tandis que le silence règne ici de toutes parts ? Tu te crois une belle voix ; mais je t'avertis que tes chansons me déplaisent ; et malheur à toi, si tu ne te tais à l'instant.
Effrayée de ces cruelles menaces, Philomèle reste muette ; dès le lever de l'aurore, elle quitte le voisinage du redoutable oiseau, et se retire promptement dans une solitude écartée.
Elle croit pouvoir s'y livrer sans danger à ses doctes occupations. Et tandis que les zéphirs voltigent sur la pointe du gazon ; que les faibles rameaux des arbres, légèrement agités par leurs douces haleines, rendent un sifflement mélodieux ; que Phébus, dans tout son éclat, remplit les airs de la Lumière la plus pure, elle cès au charme qu'elle éprouve, elle chante, elle célèbre les agréments de ce lieu champêtre et le plaisir qu'elle y goûte.
Ses chants réveillent un affreux Hibou, qui reposait près de là dans le creux d'un arbre. Le monstre, quoique ennemi de la clarté, s'avance jusqu'au bord de son antre ; et poussant un cri lugubre : Si tu ne finis, dit-il, ton impertinente chanson, je m'en vengerai en t'arrachant à la fois et la langue et la vie. La pauvre Philomèle, craignant de trouver partout des Corbeaux pendant la nuit, ou des Hiboux pendant le jour, renonce enfin à son talent. Elle garde le silence ; ou si la douleur la force de se faire entendre, ce n'est pas que par des gémissements.
Cette fable est écrite pour ces esprits farouches, que tous les charmes des muses ne sauraient adoucir.

Livre I, Fable 6