La Tourterelle Claude-Joseph Dorat (1734 - 1780)

Une crédule et simple Tourterelle,
Au plumage d'albâtre, avec le collier noir,
Était réduite au désespoir,
Et regrettait un infidèle.
Le plus scélérat des amans,
(Parmi les Tourtereaux il est d'horribles gens !)
Pour une colombe coquette,
Vive, pétulante, indiscrète,
Et comptant pour rien les serments,
Avait délaissé la pauvrette,
Qui se piquait de sentiments.
La voilà qui s'en est allée
Dans un désert ; loin des pigeons,
Des Tourtereaux, elle a pris sa volée ;
Elle ne veut plus voir ce monde de fripons
Où l'innocence est immolée,
Où les serments d'amour sont autant de chansons.
Plaintive et désolée,
Elle se perche au haut d'un lugubre Ciprès :
Là, sur une branche isolée,
Elle redit tristement ses regrets ;
Elle gémit, au lever de l'aurore ;
Sa plainte se prolonge et croît avec le jour :
Lorsque la nuit survient, elle gémit encore :
Après cela, fiez-vous à l'amour !
Elle conte aux échos sa touchante aventure :
Dans le cahos le monde est replongé ;
Depuis qu'un ingrat a changé,
Tout est changé dans la nature.

TANDIS quelle se lamentoit,
Un Bouvreuil insolent et fier de son plumage,
Sur le même arbre s'abattait ;
Il venait de Paris. Partout on y vantait
Et sa cravate et son ramage :
C'était, pour le peindre en deux mots,
L'Alcibiade des moineaux.
Brillant, babillard et volage,
Il persiflait les fidèles oiseaux,
En moins de rien corrompait un bocage
N'était qu'un scélérat et tranchait du héros

IL aperçoit notre amante outragée :
Quoi ! lui dit-il, d'un air vainqueur,
On te trahit et tu n'es pas vengée ?
Eh ! depuis quand, belle affligée,
S'avise-t-on d'avoir un cœur ?
Soupirer, dans l'âge de plaire !
Fi donc ! quel abus odieux !
Les amans sont légers, il faut penser comme eux :
La constance est une chimère :
Moi, je t'affiche, si tu veux.
J'allais sur le prochain rivage,
Pour terminer, (le fait est très-certain)
Avec la veuve d'un serin,
Qu'on dit aimable et point du tout sauvage.
Consens ; je rebrousse chemin :
Quitte ton lugubre ermitage ;
Je te suis, je t'adore et je fais ton destin ;
Ton infidèle en va mourir de rage :
Pour consoler, je suis divin.

MON Bouvreuil se rengorge et perd son étalage.
Toute livrée à son chagrin,
Mon Ariane avec dédain
Lui tient, à peu-près, ce langage :
Qu'est-il de commun entre nous ?
Ah ! ma douleur m'est agréable ;
Laissez-moi mon désert ; son abandon m'est doux :
J'aime mieux ces rochers, ce bois impénétrable,
Et ma tristesse inconsolable,
Qu'un consolateur tel que vous.

Mille de nos amans ont servi de modèles
Au Bouvreuil que j'ai peint ici :
Mais chez nos femmes, Dieu merci,
Il est bien peu de Tourterelles.

Livre IV, fable 5