Mercure et les Ombres Antoine Houdar de La Motte (1672 - 1731)

Mercure conduisit quatre ombres aux enfers.
Comptons-les : une jeune fille,
Item un père de famille,
Plus un héros, enfin un grand faiseur de vers.
Allant de compagnie, au gré du caducée
Ils s’entretenaient en chemin.
Hélas, dit l’ombre fille, en pleurant son destin,
Que l’on me plaint là-haut ! Je lis dans la pensée
De mon amant ; il mourra de chagrin.
Il me l’a dit cent fois, du ton qui se fait croire,
Que loin de moi, le jour ne lui serait de rien.
Quel amour ! Chaque instant en serrait le lien.
M’aimer, me plaire, étaient son plaisir et sa gloire.
S’il ne meurt, je me promets bien
De revivre dans sans mémoire,
Pour moi, dit l’ombre père, il me reste là-haut
Des enfants bien nés, une femme
Ils m’aimaient tous du meilleur de leur âme.
Je suis sûr qu’à présent on pleure comme il faut.
Ils me regretteront longtemps sur ma parole ;
Les pauvres gens ! Que le ciel les console.
L’ombre héros disait : eh qu’êtes-vous vraiment,
Près d’un mort comme moi par cent combats célèbre ?
Je m’assure qu’en ce moment
Les cris des peuples font mon oraison funèbre.
Mon nom ne mourra point ; du Gange jusqu’à l'Ebre,
D’âge en âge il ira semer l’étonnement.
Croirai-je que quelque autre espère
De vivre autant que moi ? Moi, dit le fier rimeur ;
Qu’est-ce qu’Achille auprès d’Homère ?
On me lira partout ; on m’apprendra par cœur.
Dieu sait comme à présent le monde me regrette.
Vous vous trompez, héros, père, amante, poète,
Leur dit le dieu. Toi la belle aux doux yeux,
Ton amant consolé près d’une autre s’engage.
Toi, père, tes enfants chiffrant à qui mieux, mieux,
Calculent tous tes biens, travaillent au partage ;
Ta femme les chicane ; et de toi, pas un mot :
Chacun ne songe qu’à son lot.
Quant à toi, général d’armée,
On a nommé ton successeur.
C’est le héros du jour ; déjà la renommée
Le met bien au-dessus de son prédécesseur.
Et vous, monsieur l’auteur, qui ne pouviez comprendre
Que de vous on put se passer,
La mort, disent-ils tous à bien fait de vous prendre.
Vous commenciez fort à baisser.
Ces ombres se trompaient ; nous faisons même faute.
Aux morts comme aux absents nul ne prend intérêt.
Nous laissons en mourant le monde comme il est.
Compter sur des regrets, c’est compter sans son hôte.

Livre II, fable 13