Le Jugement, la Mémoire et l’imagination Antoine Houdar de La Motte (1672 - 1731)

Imagination, mémoire, et jugement ;
Quels étranges acteurs, dit-on, pour une fable !
Qui fera critique semblable,
N’a pas les trois assurément.
Jugement lui dirait que ces trois personnages
Valent bien le renard, et le loup, et l’agneau ;
Et qu’il s’agit de voir si j’ai de ces images
Pu composer un bon tableau.
Tout est bon, pourvu que du conte
Il résulte une vérité.
La fable git dans la moralité ;
Quand l’auteur y va droit, le lecteur a son compte.
S’il chicane, tant pis ; il a le goût gâté.
Les acteurs n’y font rien ; j’en atteste l’usage.
Mais quand il me contredirait,
Je soutiens toujours qu’il faudrait
En appeler au juge le plus sage,
Au bon sens ; et s’il n’y souscrit,
Je refuse de me soumettre.
D’ailleurs, qui suit toujours une règle à la lettre,
En viole souvent l’esprit.
Dom jugement, dame mémoire,
Et demoiselle imagination,
Quoique n’en dise rien la fable ni l’histoire,
Avoient jadis même habitation.
Ils vivaient en commun, enfants de même père.
Quelque tems de la paix on gouta les douceurs ;
Mais l’union ne dura guère ;
L’humeur brouilla bientôt le frère et les deux sœurs.
Imagination cédait à ses saillies ;
Mémoire babillait toujours :
Las de caquet et de folies,
Jugement murmurait : ainsi passaient leurs jours.
C’était sans cesse entre eux quelque parole ;
Brouillerie au moindre incident :
À leur dire, l’une était folle,
L’autre une babillarde, et l’autre un vrai pédant.
Il faut nous séparer, mes sœurs ; que vous en semble,
Leur dit jugement leur aîné ?
Nous ne saurions durer ensemble ?
Pour vivre à part chacun de nous est né.
Imagination trouva le conseil sage ;
Pour trois têtes, dit-elle, est-ce assez d’un bonnet ?
Les trois fils de Saturne autorisent le fait,
Reprend mémoire en un long verbiage,
Dont le résultat fut que las de leur ménage,
Ils s’étaient séparés tout net.
L’exemple était auguste ; on le met en usage,
On se quitte ; adieu, bon voyage ;
Chacun emporte son paquet.
Les voilà donc tous trois qui cherchent domicile.
Ils trouvent bientôt un asile
Chez trois voisins brouillés qui ne se voyaient point :
Circonstance pour eux qui venait bien à point.
Celui chez qui logea mémoire,
Devint savant, dieu sait ; et du train qu’il alla,
Langues, opinions, usages, fable, histoire,
Il apprit tout, et par de-là.
Imagination fit bientôt de son homme
Un poète hardi, mais des plus effrénés :
Extravagant, enthousiaste, en somme
Grand inventeur d’objets mal enchaînés ;
Grand marieur de mots l’un de l’autre étonnés.
Dom jugement, maître d’une autre étoffe,
De son hôte obligeant prit un soin empressé :
En moins de rien il devint philosophe ;
Je disais mal ; il fut homme sensé :
Selon son prix, jugeant de chaque chose ;
Ami du vrai, du juste ; allant toujours au bien :
Ne décidant jamais de rien
Qu’avec connaissance de cause.
Nos voisins sentirent bientôt
Qu’ils pouvaient l’un pour l’autre être de quelque usage.
Les faits chez le savant étaient tous en dépôt ;
Et là s’allaient fournir le poète et le sage.

Des fougues de l’auteur le sage s’amusait ;
Le bon sens veut qu’on se délasse.
Le poète aussi s’avisait
De prendre ses conseils dont parfois il usait ;
Tant mieux alors pour le parnasse.
Pour l’érudit, il méprisait,
Qui ? Tout le monde ; et ses voisins ? Sans doute :
Mais il fallait jaser. Où chercher qui l’écoute ?
Chez ses voisins. Il le faisait.
C’est pour le commun avantage
Qu’ici tous les talents ne sont point d’un côté :
Aucun ne les a tous ; mais ce même partage
Est le lien de la société.

Livre III, fable 13