Le Chat et la Souris Antoine Houdar de La Motte (1672 - 1731)

Finette, gentille souris,
Avait un jour donné dans une souricière :
Pour un morceau de lard la voilà prisonnière :
Par fois les plus sages sont pris.
Maître matou que cette odeur attire,
S’en vient flairer le trébuchet ;
Il y voit la souris et du lard à souhait :
Quel repas pour le maître sire !
Pour l’avoir, le rusé se met sur son beau dire.
Ma commère, dit-il d’un ton de papelard,
Mettons bas la vieille rancune ;
C’est trop vivre ennemis ; j’en suis las pour ma part :
Si comme moi la guerre t’importune,
Il ne tiendra qu’à toi que désormais
Nous ne vivions en pleine paix.
Du meilleur de mon cœur, lui répondit Finette.
Quoi, tout de bon, dit l’un ? Oui, dit l’autre. Voyons,
Reprit le chat ; pour faire alliance complète,
Ouvre-moi ton logis, que nous nous embrassions.
Volontiers ; vous n’avez qu’à lever une planche
Qui le ferme de ce côté.
Ça, dit le chat de bonne volonté,
Et qui déjà croit tenir dans sa manche
Souris et lard tant convoité.
De ses deux griffes il attrape
Le long morceau de bois où la planche pendait.
Il se baisse, elle lève. Alors Finette échappe
Avec le lard qu’elle mordait.
Le chat court, mais trop tard, et bien loin de son compte,
N’eut ni lard ni souris, n’eut que sa courte honte.
Le prudent sait tirer son bien,
Même de l’ennemi qui pense à le détruire.
Autre morale y viendrait aussi-bien.
Tel nous sert en voulant nous nuire.

Livre IV, fable 8