Devant chez Jean Truffet, bon logis et bon vin ,
Bouchon de débridée en pleine grande route,
Deux chevaux tout fumants par l'effet du matin
Venaient d'être attablés auprès d'un picotin .
Les maîtres s'étaient mis à casser une croûte ;
Non pas à sec s'entend . L'un charlatan barbu
Humait du brandevin ; l'autre meunier cossu
Tâtait d'un vieux flacon qui n'était pas du crû.
N'ayant pas fait même chemin, les bêtes
En sens contraire avaient leurs têtes .
Tandis qu'elles mâchaient du meilleur appétit
Des poulets maraudeurs de leurs pieds s'approchèrent;
Et puis s'enhardissant jusqu'au flagrant délit
Sur les mangeoires se perchèrent.
C'étaient de francs pillards, maigres, sales, fripés ,
N'ayant de l'aube au soir pour toute nourriture
Que des riens dénichés, déterrés, agrippés .
Ils avaient à traîner cette existence dure
Jusqu'au moment où, sinon par leur poids
Au moins par leur âge et leur taille,
Ils pourraient être offerts sous le nom de volaille ,
Aux repas qu'à l'auberge on demandait parfois.
L'hôtelier savait bien où pousse la famine,
Mais sur le grain livré, vendu,
Il riait dans sa barbe en voyant leur rapine :
C'était, sur la pratique, un tour par lui conçu .
Le cheval du meunier, bête à forte encolure,
Avait la croupe large et le cuir bien tendu.
Il faisait bonne chère et même outre mesure :
Il se bourrait incessamment
D'eau blanche, de gruau, de débris de mouture,
Et s'aiguisait la faim avec de pur froment.
Son voisin de pâture était un pauvre diable,
Petit bidet, tout maigre, tout râpé.
Dans sa piètre existence il n'avait d'immanquable
Que d'être à tour de bras par son maître frappé.
Plus d'un long jour à jeun finissait sans soupé .
L'animal corpulent précipita par terre
Deux fois les flibustiers grimpés auprès de lui .
Pour n'y plus revenir les voleurs avaient fui,
Car c'était en montrant ses dents, fort en colère,
Qu'il les avait derechef balayés.
Les pique- assiettes de la rosse
Loin d'être par elle effrayés
Se régalaient en paix comme gens festoyés .
Ils avaient beau montrer un appétit féroce
Elle ne les troublait en rien.
L'un d'eux, en plein dans la mangeoire,
Piquait le grain presque sous sa mâchoire.
Éprouvant le besoin de chanter ce grand bien
Il sauta sur le bord, et, dressé sur ses pattes,
Il envoya dans l'air ex professo
Un éclatant coquerico .
« Ah! vraiment c'est trop fort! tolérer ces pirates !
Ils se moquent de vous, » dit le cheval massif.
Fais- les détaler, imbécile!
Quand on est comme toi presque à l'état fossile
Un picotin complet n'est pas trop nutritif.
Saisis- moi ce criard et l'aplatis tout vif.
- Oh ! non pas ! » répliqua la bête si chétive ;
Je sais trop ce que c'est que souffrir de la faim .
A vous, pauvres chanteurs, les miettes du festin :
Il faut que tout le monde vive »
Les gens les plus enclins à rogner leur dîné,
Ne sont pas toujours ceux qui n'ont jamais jeûné.